IDIR

BIOGRAPHIE

 

 

Lorsqu’on évoque le chanteur Idir, il n’est pas rare que les plus anciens vous reprennent pour préciser « Le poète ! ». Poète, il l’est en effet depuis ses jeunes années dans son village d’Aït Lahcène en Haute-Kabylie. A l’époque, alors que ses copains s’époumonent sur les tubes anglo-saxons, Hamid Cheriet (son vrai nom) gratte sa guitare sur des mélodies traditionnelles pour exprimer ses doutes, ses rêves d’adolescent précoce. « Je me souviens des vieux qui me demandaient des conseils parce que je disais des choses qui appartenaient à la sagesse populaire. Cela me gênait un peu. J’ai juste eu la chance d’être là au bon moment avec les mots et les chansons qu’il fallait ».  Une reconnaissance que le sociologue Pierre Bourdieu explique ainsi : « Idir n’est pas un chanteur comme les autres. C’est un membre de chaque famille».

Que l’on voie en lui le précurseur de la world ou le chantre de la musique berbère, ce  « passeur » se situe au carrefour de toutes les influences qui ont bercé son enfance. Un pied dans le monde paysan de son père, ancré dans l’histoire de l’Algérie, l’autre à la lisière de ce show-biz qui l’effraie un peu. Car rien ne destinait cet homme discret à devenir une icône, une référence.

Sa formation de géologue aurait pu l’amener à arpenter indéfiniment la planète à la recherche de gisements de pétrole. Mais, sa modestie naturelle dut-elle en souffrir, il a fait jaillir, avec ses chansons,  quelque chose d’aussi précieux que l’or noir : la voix d’une minorité, la sienne, dont l’écho a largement franchi les frontières de sa Kabylie natale.

Et, comme bon nombre de grandes découvertes, tout a commencé par l’un de ces hasards que nous réserve parfois le destin. En 1973, sur Radio-Alger, il remplace un artiste malade et interprète au pied-levé « Rsed Ay Ides ». Une berceuse qui éveille l’attention des auditeurs… et de sa maman. Cette dernière s’interroge sur ce garçon qu’elle a entendu sur les ondes, sans savoir qu’il s’agit de son fils ! Encore frileux devant cette attention nouvelle, Idir mettra quelques temps avant de se confesser…

Il faudra pourtant attendre trois ans et son retour du service militaire pour qu’il enregistre un premier album baptisé « A Vava Inouva ». Le titre, qui donne son nom au disque, connaîtra un succès international. Le premier venu d’Afrique du Nord ! Il sera diffusé dans de nombreux pays et traduit en plusieurs langues. Viendront ensuite «Ay Arrac Negh », « Les chasseurs de lumières », le best of « Deux rives, un rêve », « Identités », le live « Entre scènes et terres », « La France des couleurs ». Des albums dans lesquels Idir reprend les thèmes qui lui sont chers : l’exil, l’identité, la lutte contre toutes les formes d’intégrisme, l’amour, l’espoir…Même si pour l’espoir, il confie avec un sourire un peu triste qu’il ne se berce pas d’illusions : « mais quoi qu’il arrive, je laisse toujours la petite lumière allumée, au bout du tunnel ». Lucide et authentique, Idir s’avoue  incapable d’écrire sur des choses qu’il n’a pas vécues. « Cela ne m’attire pas. Je ne peux pas non plus prendre mon stylo sur commande. Je n’ai rien à vendre que mes disques, comme disait Brassens. Cela m’a peut-être donné de la distance, sans trop vendre mon âme ». Voilà pourquoi il a produit si peu en 35 ans de carrière !

Qu’importe, écouter l’un de ses albums, c’est un peu comme reprendre la conversation avec un ami de longue date. Qu’il dialogue  avec son public, convie Manu Chao, Dan Ar Braz ou Zebda pour parler d’« Identités » ou encore la jeune génération comme Grand Corps Malade, Akhenaton, Oxmo Puccino afin de redessiner sa « France des Couleurs ». Une France où il a choisi de vivre, nouant ainsi de solides amitiés avec des artistes comme Francis Cabrel, Jean-Jacques Goldmann ou Maxime Le Forestier. On se souvient du beau duo qu’il a formé avec ce dernier pour « Tizi Ouzou », une version kabyle du fameux « San Francisco ».

Il faut dire que les chansons de ce conteur ont une portée universelle. « Je pense souvent à cette situation étonnante : je chante devant des gens qui ne comprennent pas toujours mes mots mais qui se dérangent et payent pour m’écouter. L’humanité, elle est là. Je souhaite à tout le monde de recevoir autant d’amour ». Même s’il confie que tout cela est parfois lourd à assumer. « J’ai toujours peur de décevoir ».

Mais que l’homme et l’artiste se rassurent, son nouvel album éponyme, est à la hauteur de l’attente. Pensez, le premier en solo depuis 1993 !  « Identités » et « La France des couleurs » étaient des concepts, avec celui-ci, je renoue avec mon public».

Un public auquel il dédie ces onze chansons, enregistrées à la maison.  Outre la guitare, ce musicien accompli assure également bon nombre de sessions sur les instruments traditionnels, omniprésents sur cet opus : t’bel, mandole, flûte à bec, banjo, bendir…Idir y confie ses angoisses de père et de petit garçon, offre une relecture inattendue de l’Hymne à la joie de Beethoven, loue la beauté de sa montagne et des chants de femmes… Et rend un hommage bouleversant à sa mère, disparue il y a quelques mois. Des textes sans doute moins politiques que par le passé, comme si Idir, apaisé, libéré de son statut d’artiste militant, baissait un peu la garde pour se laisser aller à ses émotions.

 

Petites explications de textes :

 

1 –  Saεid ulaεmara (Saïd oulamara)

(Amezziane Kezzar/Idir)                         

L’album ouvre sur cet air de fête en Kabylie joué avec des instruments traditionnels :  le t’bel (instrument de percussion à baguettes), le bendir (tambourin recouvert de peau de chèvre), la Ghaïta (de la famille des hautbois), la flûte à bec…

 

2 – Adrar inu (Ma montagne)

(Idir/Idir) 

« Sur ce titre, on entend la voix de ma fille Nina. J’ai eu envie de décrire la majesté des paysages de mon enfance. Comme dirait un immense artiste : «Mon dieu que la montagne est belle…»  

 

3 – Tuùγac n wanzul  (Musiques du Sud)

(Idir/Idir)

« A chacun son sud ! » Idir parle du soleil et des couleurs qui lui ont inspiré ces rythmes assez enlevés. « Quelle que soit notre origine, tout cela fait battre nos cœurs à l’unisson ».

 

4 – Ccac l-lwiz  (Joli foulard)

(Idir/Traditionnel adaptation Idir)

Ce titre est un chant d’amour ancien que m’a révélé dda l’Mulud.

 

5 –Sans ma fille

 (Michel Jourdan/Tanina Cheriet)

« Ma fille Nina a composé la musique de cette chanson. J’ai voulu me débarrasser de la panoplie traditionnelle en la laissant exprimer les angoisses qu’elle pouvait lire dans mon regard ». La confession émouvante d’un père qui voit partir sa fille pour fonder une autre famille et se demande s’il pourra devenir ami avec l’homme qu’elle a choisi.…                                                    

 

6 – Ssiγ tafat (Plaisir d’Amour)

(Idir/Traditionnel)

Sur cette mélodie, reprise notamment par Elvis Presley et les Aphrodite’s Child, Idir évoque les frayeurs et les émerveillements de son enfance : « lorsque, cachés sous nos couvertures, nous écoutions  nos mères et nos grand-mères nous raconter des histoires de princesses, d’ogres et d’ogresses. J’aimais la nostalgie et la tristesse qui se dégageaient de cette musique. »

 

7 – Ibeddel zzman (Les temps changent) 

(Ahcène Mezani-Idir/Ahcène Mezani-Idir)

Un hommage au chanteur kabyle Ahcène Mezani. « Dans les années 50/60, il chantait des morceaux plein d’espoirs sur des airs de calypso.  C’était une sorte de zazou qui se produisait à l’époque où l’on trouvait de petits orchestres de jazz en Algérie. On l’a un peu oublié mais pour moi, il demeure éternel. J’ai joué sur les accents latinos parce qu’il adorait ça ! ».

 

8 – Tajmilt i Ludwig (Clin d’œil à Ludwig)

(Ludwig van Beethoven)

Un jour, j’ai fait écouter « l’Hymne à la joie » à Saïd Axelfi, un grand musicien traditionnel du bled. Il a pris sa flûte et l’a restitué comme ça,  sans connaître Beethoven. Il était persuadé qu’il s’agissait d’un air de chez nous. Lorsque je lui ai montré le disque, il était plutôt furieux ! ».

 

9 – Uffiγ (Sept garçons)

(Traditionnel)

« Un ancien chant de femmes dont les textes sont basés sur le langage du cœur. Dès qu’un couplet s’achève, cela suscite la joie des femmes qui écoutent et qui répondent par des « youyous » de reconnaissance et de bonheur ». Idir a juste rajouté une basse et se fond dans les chœurs.

 

10 – Targit (Faisons un rêve – Scarborough Fair)

(Ameziane Kezzar/Traditionnel)       

« Faisons un rêve, pour un monde meilleur… Parfois sans illusions mais toujours sans réserve ! » confie Idir qui chante sur cette mélodie irlandaise du XVIIème siècle, popularisée notamment par Simon&Garfunkel.

 

11 – Tayemmatt (Naissance du Monde)

(Idir/Idir)

Sans doute le titre le plus personnel d’Idir qui, a cappella, évoque la disparition de sa mère. « C’était une femme qui faisait de la poésie et m’a beaucoup appris. Le manque, la douleur de perdre une mère est quelque chose d’universel et que je voulais partager. C’est sa voix que l’on entend à la fin. Le poème illustrant l’esprit du texte débute ainsi : « Avec les mots du cœur, je suis venir te dire le manque de désir, de vivre sans ta douceur. Tu caressais une fleur ? Je la voyais sourire ! Au moment de partir, tu la laissais en pleurs…

 

Annie Grandjanin